Un service public en liquidation judiciaire ? Tout un symbole. Depuis plusieurs mois, le sort de la mission locale des Vallées de la Moselle et de l'Orne
est sur la sellette. Malgré une mobilisation inédite d'une majorité de ses salariés, le président de l'association et sénateur-maire François Grosdidier (UMP) ne voit qu'une solution à ce conflit
social : le dépôt de bilan.

Elle fut la toute première mission locale à ouvrir en 1982 mais risque d'être la première à mettre la clé sous la
porte. Dans moins d'une semaine, le 28 mai prochain, le tribunal se prononcera sur la liquidation judiciaire de la mission locale des Vallées de la Moselle et de l'Orne, couvrant 40 communes,
dont le siège se trouve à Woippy, petite ville de 13 700 âmes, située à la périphérie nord de Metz. Si la liquidation judiciaire est décidée, tous les salariés risquent le licenciement. Là, dans
cette région ravagée par la désindustrialisation et la fermeture de casernes ; là, dans cette ville, possédant l'ancienne plus grande gare de triage d'Europe ; là, ses quartiers démunis
où le chômage des jeunes de moins de 25 ans culmine à 40 %. La mission locale soutenait dans ses démarches plus de 500 jeunes par an.
Au milieu d'une zone industrielle, entre deux entrepôts, le long d'une voie rapide, une petite pancarte bleue mal accrochée, aux lettres délavées, signale la structure. A l'entrée, le point
accueil se bat en duel avec un espace de quatre places pour la pause du midi et un box sombre où les conseillers sont censés recevoir les jeunes. « Évidemment, cet espace d'entretien ne
remplit pas les conditions de la confidentialité. J'entends toutes les conversations et les jeunes ne sont pas très à l'aise », regrette Nathalie Bernot à l'accueil. Dans un des bureaux
aux murs marrons et aux fines cloisons, quatre salariés sont entassés. L'un d'eux, Rachid Bahloul, conseiller et délégué CGT, y reçoit un jeune. « Ce sinistre parloir, c'est la
conséquence du désengagement de plusieurs communes. Comme nous n'avons plus d'antennes dans ces villes, les jeunes sont obligés de venir jusqu'à Woippy. » Le 4 janvier 2012, le
président de la mission locale François Grosdidier mais aussi sénateur-maire UMP de la ville a réuni les maires adhérents. « Comme par hasard, à partir de ce jour-là, les communes ont
commencé à se désengager. Il a crée les conditions d’asphyxie financier de la structure. Au mois de février, il a annoncé unilatéralement le dépôt de bilan», résume Rachid Bahloul écœuré. Si
les méthodes du maire sont douteuses, elles correspondent bien au personnage. C'est que Monsieur Grosdidier s'est illustré à plusieurs reprises pour des déclarations nauséabondes entre 2005 et
2006, preuve d'un racisme ordinaire décomplexé. En saisissant d'abord le ministère de la Justice contre plusieurs groupes de rap pour « incitation au racisme et à la haine ». Sa plainte
a été jugée irrecevable. Puis, en posant une question à l'Assemblée nationale associant clairement les mariages blancs aux « youyous » qui résonnent dans sa mairie (1).
Depuis plusieurs mois, le conflit oppose une majorité de salariés de la mission locale (14 sur 18) à leur direction ainsi qu'à François Grosdidier. Outre une dégradation progressive des
conditions de travail depuis 2007, les salariés découvrent, en février 2011, au détour d'une affiche électorale la promotion cachée d'une de leur collègue proche de la direction. « C'est
ce qui a mis le feu aux poudres », explique un des conseillers. Face à l'absence de dialogue, les salariés syndiqués engagent une grève d'une semaine, en octobre 2011, pour demander
« un changement dans les méthodes de management ». Magali Bardou, conseillère à Woippy depuis onze ans, témoigne d'une voix fluette : « Au fur et à mesure des mois, on
nous a retiré des responsabilités pour ne faire que de l'accueil. Avant, on avait un travail de partenariat avec des élus, on suivait les stages en entreprises. Ces missions nous ont été
clairement supprimées. C'est très dur, on a l'impression de ne plus servir à grand chose ». Franck Kiefer, conseiller depuis 2006, ne comprend toujours pas l'acharnement de la direction
contre les salariés. Assis à son bureau, il analyse la façon dont le conflit s'est envenimé : « Au lieu d'apaiser la situation, François Grosdidier a balayé d'un revers de la main toutes
nos revendications. Il a politisé le conflit et a poussé des communes à se désengager en disant qu'on ne faisait plus le travail, ce qui est faux ». Joint par téléphone, le
sénateur-maire persiste et signe en dénonçant « une équipe d'immatures et d'irresponsables à qui on ne peut pas faire confiance pour accompagner des jeunes à qui il faut remettre les
pieds sur terre et donner le sens des responsabilités. Je leur avais bien dit il y a six mois que si le conflit ne se réglait pas, les communes ne continuerait pas à cotiser »,
lâche-t-il menaçant. Volonté préméditée de faire disparaître la mission locale ? « Nous sommes devenus une épine trop grande dans le pied du sénateur-maire »,
rétorque une salariée. Drôle de mise à mort dans un contexte de crise économique aggravée.
Après douze mois de conflit social, les salariés de la mission locale de Woippy n'attendent plus rien de leur président François Grosdidier. Pour beaucoup, le sentiment prédomine d'avoir été
lâchés volontairement par celui qui cumule le mandat de sénateur-maire UMP et de président de la mission locale. Difficile de prouver la force et l'intérêt du travail effectué auprès des jeunes,
tant le suivi et la confiance se tricotent au fil des mois, voire des années. « Nous faisons de l'accompagnement social vers l'insertion professionnelle et sociale. Nous gérons aussi des
questions de santé et de logement. Redonner confiance à quelqu'un , il n'y a aucun chiffre qui le prouvera mais ça permettra au jeune de trouver du travail », explique Eveline,
conseillère en insertion. Malgré le conflit et les attaques frontales de François Grosdidier sur leur « fainéantise », les conseillers ont continué à assurer avec le même engagement
leurs objectifs vis-à-vis des jeunes. Si la mission existe, c'est qu'elle a une spécificité du public jeune qui diffère de la maison de l'emploi de Woippy. « Un jeune de 16 ans n'a pas
les mêmes craintes ou attentes qu'un adulte. Les dispositifs ne sont pas les mêmes. Se passer d'un outil performant et des techniciens qui maîtrisent leur outil, c'est difficile à
concevoir.»
Lors de la grève des salariés, aucun élu de l'opposition PS ne s'est insurgé, « hormis le Front de Gauche,
le seul parti qui nous a vraiment soutenu au niveau du département », précise le délégué syndical. Beaucoup des jeunes inscrits à la mission locale ont manifesté leur soutien. Comme
Ourida (2). Cette jeune femme la fréquente depuis l'âge de 18 ans. Aujourd'hui, elle en a 28 et bien que dépassant les critères d'âges, elle est libre de s'y rendre et d'être aidée dans ses
recherches. Pour elle, la liquidation judiciaire de l'association serait « un recul ». « On en a besoin dans le quartier, surtout pour ceux qui n'ont pas le permis
parce qu'ils devront aller au Pôle Emploi de Metz. Les conseillers nous connaissent bien, il y a un attachement et une détermination à nous aider ». Dans le quartier Saint-Eloy, en pleine
rénovation urbaine, Rachid Bahloul continue, à quelques semaines de l'échéance judiciaire, à rencontrer des parents et des jeunes. Le rendez-vous était pris non loin de l'école de la deuxième
chance. Roselyne (3) a deux garçons de 21 et 25 ans. L'un d'eux a trouvé une formation en entreprise par le biais de la mission locale. Elle refuse de la voir disparaître. « Elle sert à
orienter nos gamins, leur apprendre à faire un C.V, rectifier les erreurs. Ce n'est pas parce qu'on est dans une banlieue qu'on n'a pas nos chances. Nos gamins, ils ont droit de bien démarrer
dans la vie, ils sont là, il faut les aider. Woippy ça a mauvaise réputation mais les gens ne sont pas plus mauvais ici qu'ailleurs », plaide-t-elle. A l'ouest du département de la
Moselle qui voté à 53,48 % pour Nicolas Sarkozy, Woippy, commune gérée par la droite, élue depuis 2001 sur le thème de la sécurité, fait figure de résistante. Elle a donné 58,68 % des voix au
candidat socialiste. Message clair à l'adresse du sénateur-maire, qui malgré une rénovation urbaine conséquente, cultive avec soin la séparation entre le Woippy résidentiel et la « zone
sensible ». Roselyne, habitante de la ZUS attend beaucoup du récent changement politique : « Le projet de Hollande, c'est qu'il y ait plus de travail pour nos jeunes. Donc, ils
ne doivent pas fermer pas la mission locale. En tant que parent, je fais de mon mieux. Mais si on la ferme ce lieu, les jeunes vont traîner dans la rue et après on va dire qu'ils ne font
rien ». Le père des deux jeunes, présent au rendez-vous, acquiesce. Pour lui, entre la mission locale et le Pôle Emploi, il y a une grande différence : « Au Pôle emploi,
ils ne parlent pas avec les gens. Alors qu'à la mission locale, les conseillers connaissent bien les jeunes des quartiers, ils les respectent et n'ont pas peur d'eux. C'est le seul endroit où ils
peuvent dire ce dont ils ont besoin ».
De retour à la mission locale, dans la grande salle de réunion, où des ordinateurs sont à disposition, Valérie S.,
conseillère depuis plusieurs années, reçoit Audrey, âgée de 22 ans : « J'habite à Hagondange et je viens en bus à Woippy parce que l'antenne de la mission locale a fermé. Ca fait deux
ans que je suis inscrite. J'ai fait un action d'orientation professionnelle, puis un contrat pro pendant huit mois. Si la mission disparaît, ce serait dommage pour les jeunes qui ne s'en sortent
pas ». Un peu plus loin, dans un autre bureau, Oualid (4), 25 ans, est venu pour être mis en relation avec des recruteurs. Pour lui aussi, la fin de la mission locale, c'est
incompréhensible : « Les jeunes seront livrés à eux-mêmes, surtout ceux qui ont du mal. Ce serait une catastrophe, celui qui a pas d'ordinateur, comment il fait pour chercher des offres,
pour le logement, pour aider à financer le permis de conduire ? Un conseiller qui connaît par cœur votre parcours, c'est rare. Qui nous aidera ? ». « Les politiques devraient mettre des budgets sur la jeunesse, sur l'emploi comme il a dit François Hollande :
« le changement, c'est maintenant ». Moi je l'espère que ça va changer, que les choses vont s'améliorer. Je suis allé voter aux deux tours, c'est mon droit, je l'utilise. De
l'espoir, j'en ai toujours eu mais quand vous avez des gens qui ne vous donne pas les occasions, qui ne vous font pas confiance, on se demande bien comment on va faire... Quelqu'un qui sort du
système scolaire, comme ça a été mon cas, c'est difficile. Des fois, il faut mentir sur l'expérience et au final, si on veut trouver un petit travail, on n'a pas vraiment le choix. Moi, je ne
sais pas comment je vais faire pour ma retraite. Je n'ai jamais eu de CDI. Il faut se démener pour pas grand chose, alors qu'on demande un truc normal : aimer son travail, vivre
correctement. L'avenir, ça fait peur mais on a un nouveau président. On verra bien ce qu'il va faire. En tous les cas, « travailler plus pour gagner plus » c'est fini ! Ce
que je voudrais, c'est travailler tout simplement, gagner mon pain. Je ne demande pas plus. »
Ixchel Delaporte
photo Mathieu Cugnot
(1) « Ma question s’adresse à M. le garde des sceaux, ministre de la justice. Elle ne porte pas sur le racisme
anti-blanc (...) mais sur les mariages blancs. Dans ma commune, lors d’un mariage sur deux, l’hôtel de ville résonne de youyous. » Question posée le 30 novembre 2005 à l'Assemblée
nationale.
(2-3-4) Les prénoms ont été modifiés par souci d'anonymat